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#OKCinfo

Témoignage d'une partie civile #okcproces #okcinfo

17 min read

Ceci est le texte de préparation que j'ai utilisé pour apporter mon témoignage au tribunal, lors des audiences en janvier 2016. Il parle de la manière dont j'ai vécu mon enfance dans Ogyen Kunzang Choling(OKC) et de comment j'ai décidé de partir de ce que je qualifie actuellement comme une secte, même si je n'ai pas utilisé ce mot ci-dessous.

Si pour parler de mon texte, ou pour toute autre raison vous souhaitiez me contacter, je vous invite à envoyer un email à okcinfor@gmail.com qui me fera parvenir votre message.

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Ce que je retiens principalement de mon enfance, au-delà de la violence et de la maltraitance certaines (on a déjà parlé des punitions comme être mis dans le noir dans la "chambre à chaussures" parfois pendant des heures, au Mât Nord pied nu dans le gel et dans la nuit, des coups de bâtons, des oreilles en sang, des privations des repas, entre autres), c'est l'environnement totalement sous l'emprise d'une personne, Robert Spatz (RS), que je souhaite montrer avec mon témoignage. Je vais donc illustrer avec quelques éléments de mon enfance la manipulation et l'emprise psychologique dont on faisait l'objet.

RS était présent dans notre vie à chaque étape de la journée. Avant les cours ou avant toute activité (aller chercher du bois en forêt, avant un voyage, etc.) on récitait un mantra qui lui était dédié et qu'il avait composé lui-même. OM SAMANTABHADRA DHARMA VAJRA HUNG. Ayant fréquenté d'autres maîtres bouddhistes, je ne me souviens pas d'une telle pratique ailleurs.

De la même façon, à chaque fois qu'on faisait une session de prières, il y avait toujours à la fin une récitation de sa prière de longue vie à 3 reprises, là où par exemple la prière de longue vie du Dalai Lama et d'autres maîtres de la lignée n'était récité qu'une unique fois. Quelque part, lorsque RS nous disait être omniprésent, je pense que c'était une réalité, mais pas dans le sens où il l’entendait. Je me souviens également que RS disait que lorsqu'on était dans un moment difficile ou avant de s'endormir, il fallait l'imaginer comme une énergie lumineuse, une boule de lumière qui nous entourait de sa compassion.

Notre vie était rythmée par l’aspect religieux, et de ce fait, l’ensemble de notre vie était régie par RS : c’est lui qui décidait des prières, de leur fréquence et de leur nombre. Dans mon cas, à partir de 10 ans j’ai dû aller au temple le matin à 6h, à grand renfort de prières et de prosternations, souvent comme punition. Un éducateur a par exemple décidé à un moment que pour chaque minute de retard, on ferait 108 prosternations. A plusieurs reprises, RS a amendé, remplacé et allongé les prières à faire le matin et soir, parfois de 20 minutes, ce qui ne faisait qu’empirer les problèmes de sommeil, et donc la quantité de punitions qui en découlaient.

C’est aussi RS qui a fait venir un professeur de tibétain du Népal, longtemps promis et attendu comme le messie et finalement arrivé quelques temps après les perquisitions, ce qui fait que je connais des rudiments de tibétain, mais pas un traître mot de la langue maternelle de ma mère qui ne trouvait pas grâce aux yeux de RS. RS disait même que cette langue, le néerlandais, déformait le visage de ceux qui la parlaient. Je ne suis pas objectif, mais je peux vous assurer que ma maman est très belle.

Cette ingérence dans la vie de ses adeptes, on la retrouvait partout, jusque dans les détails les plus intimes de la vie familiale. C’est RS qui a décidé de mon nom tibétain et lui a donné comme traduction “essence du coeur”. Or un maître tibétain lui-même m’a confirmé que ce n’était pas un nom tibétain, et que ça n’avait aucun sens en tibétain. En cherchant sur Google, j’ai découvert que c’était le nom d’un village au Tibet. Par ailleurs, c’est aussi RS qui m’a donné un prénom portugais; à ce sujet, ma mère m’a rapporté que RS comptait m’appeler Joao à la base, et qu’à ce moment-là, quelqu’un avec un autre prénom est passé dans son champ de vision et qu’il a dit qu’en fait, j’allais porter ce prénom-là.

 

RS décide également de qui habite où et quand, mes parents ont régulièrement déménagé entre la France, le Portugal où je suis né et la Belgique, avant ma naissance et ce pour toute mon enfance. Je sais que ça a été le cas pour d’autres membres de OKC. Dans la Règle d’Or de Soleils (ROS), on voit bien que c’est uniquement lui qui décide qui peut vivre ou non à Nyima Dzong (ND), puisque finalement tout le monde enfreint fatalement  une des règles, édictées je vous le rappelle sur base de ce que les bouddhistes appellent les “10 actes nuisibles”, qui est en fait une liste exhaustive des actes entraînant un mauvais karma. Étant humain, tout le monde finit forcément par en commettre, et ça me fait penser au vieil adage qui dit que tout le monde est coupable de quelque chose, pour peu qu’on creuse suffisamment.

Non content de faire vivre enfants et adultes dans le péché, RS culpabilise tout le monde de simplement vivre. Je voudrais préciser que dans le bouddhisme, les 10 actes négatifs sont toujours accompagnés des 10 actes positifs dont on ne trouve nulle trace dans le texte : la seule solution proposée par RS pour absoudre ces péchés, ce sont des jeûnes, des retraites isolées, des pratiques intensives qu’il choisit, ainsi qu’une confession publique qui rappelle plus une humiliation publique.

Je me souviens entendre RS se moquer souvent du point de vue “judéo-chrétien” et pourtant son système est basé sur la culpabilité, pas celle de faire souffrir Jésus, mais celle de chaque disciple envers sa personne, lui qui se démenait tant pour ses enfants qu’il appelait à souhait ses “fils et filles de noble famille”. C’est encore avec la culpabilité, que je me souviens enfant de passer des heures à prier pour lui, son éternelle mauvaise santé trouvant évidemment sa source dans le fait que nous ne priions pas assez.

Je voudrais revenir sur la manière dont je percevais enfant la ROS : tous les enfants ensemble, tous groupes d’âges confondus, devions nous lever à chaque fois que nous nous reconnaissions dans un des dix actes nuisibles. On se levait, on se prosternait devant le livre et finalement on se rasseyait devant tous pour réciter à haute voix le chapitre en question. On se jugeait tous, on était punis mais on se surveillait également, “untel a fait ceci et ne s’est pas levé” et ce qui revenait souvent, c’était le vol. Plus précisément le vol de nourriture. Je me souviens que pour ne pas me faire attraper par un responsable, je me levais pour le mensonge et pas pour le vol ! Évidemment aucun enfant ne se levait pour l’inconduite sexuelle ou les vues fausses -douter de RS et de ses enseignements- car c’était des choses que nous ne comprenions pas. 

Mais il y a des exemples bien plus extrêmes d’application de cette ROS directement par RS : un jour, 3 des enfants les plus âgés à ND ont fait une fugue qui a duré plusieurs jours, et lorsqu’ils ont été retrouvés dans le village voisin, RS a demandé qu’ils fassent 1000 prosternations par jour pendant près d’un mois. En plus de cela ils devaient jeûner la plupart du temps et se sont aussi fait raser le crâne.

 

Quand je parle d’humiliation publique, j’en ai aussi été victime moi-même, lorsque par exemple à 10 ans, j’ai été exclu du groupe et mis à l’écart dans une tente pendant plusieurs semaines car mon éducateur, se retrouvant face à ses limites pédagogiques, a refusé de continuer de s’occuper de moi dans son groupe. J’y étais avec mon seul livre de prières, hors de la vue du monastère, ayant peur du noir et simplement d’être seul en forêt, avec un seul repas apporté quotidiennement à l’orée du bois. Les autres enfants ne pouvaient pas s’approcher de moi sous peine d’être punis. C’est en fait mon père qui avait pris cette initiative et il y a eu des échos de ceci jusqu’à Bruxelles où ma soeur s’en est offusquée, je suppose donc que tout le monde était au courant.

On a déjà parlé de la manière dont RS a géré le fait qu’une flèche ait été tirée sur un sanglier. Chaque jeudi durant près d’un an à ND, on devait se servir son repas puis le jeter dans des seaux qui étaient ensuite apportés aux sangliers, ce qui a eu pour effet pervers d’attirer encore plus les sangliers près des habitations et des enfants.

RS avait également écrit ce qui était appelé la “Prière au Guru Racine”, que je qualifierais d’ode narcissique à lui-même, puisqu’il était le seul lama racine, imposé à tous. Ce qui entre en contradiction avec la définition même d’un lama racine. En effet c’est quelque chose qui demande l’analyse du maître par le disciple et réciproquement, ceci sur une longue période. Ce qui devient alors un non-sens pour nous, enfants, loin de pouvoir réaliser quoique ce soit. On récitait ce texte en alternant chaque jour de la semaine avec d’autres textes de son cru. On peut dès lors dire qu’en sus du culte de la personnalité, il y avait un lavage cerveau quotidien avec ses prières dédiées à lui-même, la ROS et ses autres textes.

Je voudrais revenir sur un extrait de cette “Prière au Guru Racine” où RS met en scène un disciple qui s’adresse à son guru, donc à RS lui-même.

ô Guru fils des vainqueurs
Regarde ma blessure millénaire
chaque jour nourrie du fiel malin
jamais elle ne se referme
et nos propres liquides purulents
sont boissons qui désaltèrent nos enfants

Je tiens à rappeler que c'est extrait d'un texte qu'on lisait chaque semaine, depuis notre arrivée à ND jusqu'à ce qu'on en parte. Ce qu'il écrit dans ce texte sur le rapport parent/enfant correspond entièrement à ce qu'il a depuis le départ instauré : une déresponsabilisation totale des parents sur l'éducation de leurs enfants, une infantilisation de ceux-ci et une démonisation de la structure familiale à son propre profit.

RS commençait systématiquement ses enseignements par "fils et filles de noble famille", famille dont il était le patriarche incontestable pour chacun de ses membres. RS était Dieu le père de sa "familia", il décidait qui entrait et qui était éjecté, stigmatisait ceux qui n'en faisaient pas ou plus partie, de cette "famille", l'extérieur et ses ignorants, et ce faisant nous coupait de toute possibilité de comparer. Il ne restait plus que sa parole pour faire loi.

C'est comme ça que, à onze ans, j'ai eu ma première gueule de bois, je me souviens qu'il y avait une de ces nombreuses fêtes de la Familia Rue de Dublin, 13, RS servait indistinctement et sans aucune mesure aux parents et enfants son vin espagnol favori, la manzanilla. C'est apparemment ma soeur qui l'a supplié d'arrêter de me servir, m'évitant probablement ainsi un coma éthylique, mais pas mon premier trou noir.

 

Pour en revenir à la séparation des enfants de leurs parents, et finalement des parents de leurs enfants, je dois parler de ce qui me fait encore le plus mal. RS a mis ma mère en retraite pendant 6 mois dans le cabanon de gardiennage de sa résidence secondaire pas loin de ND. Je me souviens de devoir aller la voir les dimanches, je ne sais pas pourquoi c’était quelque chose que je devais faire, mais je le ressentais comme une obligation. C’était ambigu pour moi, parce que même si j’étais content de la voir, je ratais systématiquement les projections de film qui avaient lieu parfois le dimanche après-midi. 

Avec le recul, ça me paraît risible, mais pour moi c’était autant une souffrance, car je pense que déjà à ce moment-là, et comme beaucoup d’enfants, j’avais de manière forcée, accepté et intégré tant bien que mal l’absence parentale. J’ai toujours le souvenir des larmes versées à chaque séparation gravé dans ma mémoire et mon coeur.

Et puis soudainement après ces 6 mois, j’avais 9 ans, ma mère est partie en retraite de 3 ans sur suggestion de RS. RS lui a intimé l'ordre de se décider en un jour et je ne l’ai plus revue pendant 4 ans. Je le soupçonne d’avoir voulu l’écarter de la OKC, car elle ne supportait plus la souffrance de la séparation de ses enfants, et même si elle se sentait impuissante face à cette situation, elle devait sûrement être de plus en plus vocale.

Le fait qu’à cet âge ma mère soit partie a causé dans notre relation des déchirures dont on commence à peine à guérir. Lorsque ma mère est sortie de sa retraite, chacune de nos rencontres étaient difficile, emplie de cris et de larmes : je la rejetais, et disais n’avoir plus besoin de mère. Encore aujourd’hui, je considère ma soeur comme étant plus ma mère à certains égards que ma mère elle-même. 

En éclatant ma famille, et le concept même de famille, RS a créé une distance qui ne sera jamais comblée. Je suis également coupé de ma famille élargie, que je n’ai connue que par obligation et il n’y a plus vraiment de lien entre nous. Suite à la lettre menaçant RS s’il ne renvoyait pas les filles habitant dans sa maison dans leur famille en 2010, mon père a choisi entre sa foi et ses enfants. Il habite actuellement auprès de lui en Espagne, je n’ai plus aucune nouvelle de lui depuis 2 ans.

 

J’ai oublié de dire que RS a emprunté à l’idéologie “judéo-chrétienne” -qu’il aimait rabaisser- les péchés et leur absolution. RS parlait de brûler son mauvais karma et détruire l’égo. S’absoudre, c’était s’infliger de la douleur et accepter des mauvais traitements. C’était ici une reformulation de l’idée de châtier le corps, flétrir la chair pour élever l’âme.

C’est ainsi que RS conseille dans la ROS de chercher en hiver les cellules froides et humides, et en été les cellules chaudes et sèches. RS nous disait qu’il fallait toujours mettre les autres avant soi, de considérer toutes mes envies comme l’expression de mon égo et tout ce qui était difficile comme l’expiation de notre mauvais karma.

J’ai pensé vers mes 16 ans que j’avais vaincu mes émotions car j’avais l’impression de ne plus rien ressentir, en fait je m’étais fermé émotionnellement pour surmonter toute cette souffrance. Il m’a fallu des années (et un passage en call center) ne serait-ce que pour passer un coup de fil sans angoisser ou comprendre comment faire des démarches administratives. A mon arrivée à Bruxelles vers mes 20 ans, une fois les humanités/baccalauréat terminés, je n’avais plus l’impression d’exister. Tout me semblait égal et je me sentais à la dérive, nulle part à ma place. Je voyais autour de moi les gens prendre leur vie en main, et j’ai essayé pendant 3 années d’étudier à l’université, dans 3 domaines différents sans réussite aucune. Je me sentais être un échec.

C’est seulement maintenant que je me rends compte que je n’avais alors aucune capacité à rêver, à me projeter dans ma vie et que j’étais en fait en dépression.